Les Papiers Peints Leroy (1842-1982)

Notre industrie survit… dans le virtuel et le patrimonial.
Enfant, il m’arrivait d’avoir pour jouet des catalogues de papiers peints. J’aimais ces livres énormes et lourds, ces morceaux de ce qu’on trouvait sur les murs, rangés en livres. Motifs, couleurs et textures se succédaient au feuilletage et je me rappelle imaginant, en même temps que dessinant ou découpant, les sortes d’ambiance que cela pouvaient créer ces successions de fleurs, de dessins modernes, de briques empilées, de campagnes à la manière ancienne… C’était dans les années 60, et certainement, il y avait, dans ces gros volumes, ceux de la manufacture Leroy,
Un élégant « Parcours du patrimoine » retrace l’histoire de cette entreprise née à Paris dans les débuts de la Révolution industrielle, en 1842, et décédée à Ponthierry (Seine-et-Marne), en 1982, lors de la première vague de désindustrialisation que connut le pays, dans les années 80. On y trouve retracée l’histoire de la Maison Leroy; celle de l’installation à Ponthierry, la conception et la construction de l’ensemble productif, usine, hôtel, cités ouvrières, par Paul-Emile Friesé; l’évolution technique de ce qui était en 1926 « la plus grande fabrique de papier peint de France et même d’Europe » d’après l’Illustration; la vie à l’usine; la chute enfin, et la patrimonialisation. Le tout agrémenté d’encarts intéressants sur le prix du papier peint sous le Second Empire, la conception et le design des papiers peints. Les photographies sont nombreuses et superbes. Et, bonheur supplémentaire, le petit ouvrage est relié – et non collé, ce qui permet de profiter des photographies en double page sans crainte d’effeuillements inopinés autant qu’agaçants.
Au rang des découvertes : la figure de Paul Friesé, l’architecte de ce grand complexe industriel, FRAPN02_FRIPA_document-21305-image-216qui reprit le cabinet Denfer, sans conteste l’un des grands architectes de la seconde révolution industrielle, qui plaça la modernité dans l’usine et non dans la demeure de l’ouvrier; la magnifique machine à imprimer 26 couleurs; la sauvegarde des catalogues et des machines entreprise d’abord grâce à l’action de François Leroy lui-même…; la beauté de ces papiers, désormais posés comme autant d’oeuvres d’art.
Au rang des étonnements : cette porte grandiose par où n’entraient que les wagonnets, mais que pouvaient voir les voyageurs du PLM… Pur décor… ; La part prise dans la conception par la technique de pose, qui devint éponyme, buvard aidant, de la firme et de sa modernité; le programme d’Equipes sociales mises sur pied en 1934, par Georges Lamirand, ce Centralien auteur en 1932 du Rôle social de l’ingénieur : scènes de la vie d’usine
Au rang des questions : qu’a fait la Cité des Sciences… qui chaque jour un peu plus, à mesure que l’industrie nous quitte, oublie qu’elle fut Cité des Sciences et de l’industrie… qu’a fait donc la Cité des Sciences… et de feu l’industrie, de ce lot de 180 cylindres et de machines mises au rebut, dont une machine hélio de 1934, dont elle fit alors l’acquisition ??
Au rang des regrets : un propos un peu convenu sur l’épopée entrepreneuriale avec, pour explication donnée à la longévité et la constante progression, l’innovation… alors même que venue trop précocement sous la forme de l’héliogravure, elle se transforma d’échec en blocage, et n’avoir rien appris du lien – puis de l’écart ?- qui ne manqua pas de s’instaurer entre les concepteurs de motifs et le goût de la clientèle, le marché donc… alors même, a contrario, que le mouvement des Arts Décos joua un rôle essentiel dans le renouvellement technico-conceptuel des années 20-30; : avec l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs de 1925, avec Henri Clouzot, auteur avec Charles Follot de l’Histoire du Papier peint en France, qui fédérait avec La Société des Amis de la Bibliothèque Forney,des fabricants, des décorateurs, des dessinateurs, des négociants, pour enrichir les fonds par collectes et par dons : un moment capital dans l’histoire du papier peint, dont ne manqua pas de se rappeler François Leroy, lorsque le temps venu, il décida de la patrimonialisation du capital technique et créatif de l’entreprise…
Au rang des reproches (légers) : on attendait tout de même quelques mentions des travaux de Christine Velut et de Bernard Jacqué; et en écho, ou du musée de Rixheim en Alsace, autre grand lieu du papier peint et celui de la naissance de l’impression mécanisée; ou de la magnifique villa Do Mi Si La Do Ré, à Vaison-la-Romaine en Vaucluse qui montre les papiers peints Leroy in situ; ou de la superbe collection de catalogues du musée des Arts Décos: bref une ouverture vers des aventures cousines n’aurait pas été de trop, quoiqu’elles ne fussent point de Seine-et-Marne…
Petite bibliographie
Odile NOUVEL-KAMMERER, “De la créativité technique des fabricants de papier peint en France au XIXe siècle”. Bulletin de la SIM n°823 de 4/1991
Bernard JACQUÉ. – Le musée du papier peint. – Rixheim : Musée du Papier Peint, La Nuée Bleue / DNA, Strasbourg, 1991
Geert WISSE, Bernard JACQUÉ. – Le murmure des murs : quatre siècles d’histoire du papier peint. – Bruxelles, CGER, 1997
Christine VELUT. – Décors de papier : Production, commerce et usages des papiers peints à Paris, 1750-1820, Paris, Editions du patrimoine, 2005

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